Le traité qui vient d’être signé à Saigon le 5 juin 1862 consacre la présence française au Viêt-Nam.
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Le gouvernement impérial français, qui hésitait beaucoup sur la politique à suivre en Cochinchine, consulte l’amiral Bonard. Celui-ci lui a adressé un rapport dans lequel l’amiral-gouverneur écrit :
« …Nous avons en ce moment, de fait et de droit, un vaste territoire… situé au centre des peuples asiatiques. Qu’en ferons-nous ?…
« 1) Revenir au traité qui avait été ébauché avant la Révolution (de 1789) ?
« 2) Revenir peu à peu au traité du siècle dernier [1] en acceptant, suivant les coutumes asiatiques, le rachat par le gouvernement de l’Annam des provinces cédées par le traité sauf un territoire restreint formant un comptoir commercial ?
« 3) Ne pas se contenter des trois provinces cédées par le traité et revendiquer la possession des trois autres provinces de la Basse-Cochinchine ?
« 4) Se contenter des trois provinces acquises, les organiser, y assurer la sécurité et la liberté commerciale sous le drapeau français ? »
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Comme on peut s’y attendre, après avoir encensé « son » traité, qu’il pare de toutes les qualités – et qui, en fait, en avait beaucoup pour la France – Bonard conclut, en réponse à ces mêmes questions qu’il a posées :
« …La première combinaison met à néant sans aucune compensation tous les rudes travaux depuis le commencement de la guerre par les troupes expéditionnaires et les dépenses énormes que cette guerre a entrainées.
« La deuxième combinaison fait rentrer dans le Trésor une somme, quoique assez forte, bien au-dessous du chiffre del’argent déboursé, mais annule en même temps tous les résultats moraux qui ne peuvent être comptés pour rien… afin d’augmenter notre influence dans l’Extrême-Orient.
« La troisième combinaison entraine à la rupture d’un traité, au renouvellement de la guerre, à la nécessité de faire de nouvelles conquêtes, en un mot à l’imprévu sur une grande échelle, dont le traité de paix nous a momentanément délivrés.
« La quatrième combinaison exige de nouveaux sacrifices, mais elle peut amener à organiser et à utiliser le vaste pays que les chances de la guerre ont mis entre nos mains. Ces sacrifices sont indispensables pour maintenir très haut l’influence que nous avons conquise dans l’Extrême-Orient.
« Sous peine de voir tout le sang et l’argent dépensés venir s’ajouter à celui tout-à-fait perdu qu’il faudra pour subvenir aux demi-mesures, desquelles il n’y a rien à espérer ni dans le présent, ni dans l’avenir… » [2]
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En se reportant aux commencement des conquêtes de l’Inde et de l’Insulinde, conquêtes faites par les Anglais et les Hollandais et qui ne s’étaient opérées que très lentement, pas-à-pas, Bonard croyait consciencieusement que, par ce traité de 1862, il donait à la France une base de départ offrant un avenir beaucoup plus vaste et un délai beaucoup plus rapide, et que ce beau et vaste pays serait pour la France source d’honneurs et de richesses, comme l’étaient l’Inde et Java pour leurs conquérants respectifs.
Le « status belli » était complètement maintenu par le traité, ce que les prédécesseurs de Bonard avaient réclamé en vain et essayé de conquérir par la force, était désormais concédé à la France.
La province de Biên-Hoa était venue s’ajouter aux concessions territoriales primitivement réclamées par la France, ainsi que la sentinelle maritime de Paulo-Condore.
Par sa marine, la France était virtuellement maîtresse de la Cochinchine, ainsi que de tout le commerce dans les provinces non conquises, Vinh-Long excepté, commerce qui se ferait nécessairement par Saigon.
L’ouverture au commerce français des ports de Tourane, Quang-An et Balat, le droit d’avoir un ambassadeur à Huê, l’indemnité pour les frais de la guerre, tout cela allait donner une immense impulsion au développement commercial de la colonie naissante.
La liberté religieuse était consacrée par le traité ; l’extradition des malfaiteurs y était même stipulée.
Enfin, par les termes mêmes de l’article XVII du traité, le tribut annuelqui devait être payé, faisait de Napoléon III, d’après les termes de Bonard, « le souverain arbitre et le seigneur suzerain du vaste empire d’Annam ».
A vrai dire, Bonard a forcé la décision, transformant en annexion pure et simple l’autorisation de protectorat qui lui avait été donnée par le décret fixant ses pleins pouvoirs. Par la suite, en dépit des efforts vietnamiens et de l’opposition d’une très notable partie de l’opinion française, la France consacrera le fait accompli.
Le Parlement, dans sa majorité, était hostile aux expéditions militaires, surtout lointaines. Ses protestations restaient souvent platoniques, en raison des pressions opérées par le Pouvoir. Il ne s’agit malheureusement pas, dans des interventions de ce genre, trop fréquentes au Parlement, d’esprit anti-colonial réel, ni d’opposition contructive aux décisions gouvernementales. Le principal point de vue qui est développé, c’est toujours la question d’argent dépensé ou à dépenser.
On parle beaucoup, en France, de Civilisation, de Grandeur, de qualités incomparables, mais, dans bon nombre de ces interventions au Parlement, il n’est aucunement question de la liberté des autres peuples, de leur droit à disposer d’eux-mêmes. On admirerait la conquête si elle ne coûtait pas si cher. C’est une des raisons qui poussent les ministres à ne pas tenir compte de ces interventions, sans intérêt pour les Vietnamiens d’autre part.
La presse, en France, joue un rôle important dans le rebondissement de l’affaire du Viêt-Nam. On travaille à intéresser l’opinion publique à ces expéditions lointaines, à la main-d'oeuvre, à lui faire partager les vues du gouvernement. Les arguments étaient souvent bien présentés et le Viêt-Nam est, naturellement, toujours en faute. Mais au fond l’opinion publique saturée de guerres et de révolutions depuis soixante dix ans, ne souhaitait que vivre enfin dans la paix et se desintéresserait à peu près complètement ce qui se passait à l’autre bout de la planète.
« II n’y a rien d’écrit avec l’Espagne », faisait remarquer en avril 1861 le ministre des affaires étrangères français dans une dépêche à son ambassadeur à Madrid. L’Espagne doit se contenter d’une indemnité que doit lui verser le Viêt-Nam comme prix de son intervention en Cochinchine ». [3]
En envoyant le traité nouvellement signé par Bonard à Thouvenel, ministre des affaires étrangères, Chasseloup-Laubat, ministre de la marine et des colonies, attirait par une lettre confidentielle manuscrite, en date du 24 août 1862, l’attention de son collègue sur :
« …l’Espagne (qui) n’a pas de territoire, mais participe à tous les avantages, et prend dans l’indemnité de vingt millions une part qui n’a pas été déterminée… »
Et il ajoutait :
« …Je persiste à croire que nous laisserions de bien grandes difficultés à nos successeurs si nous abandonnions un territoire quelconque à l’Espagne, et je vous demande de faire tout votre possible pour qu’il n’en soit pas ainsi. L’Espagne n’a d’ailleurs aucun intérêt sérieux à posséder quelque chose dans la Basse-Cochinchine – elle a les Philippines – et comme dans tous les cas nous devrions garder Saigon et Biên-Hoa, elle se trouverait dans une situation difficile à côté de nous mais deviendrait bien vite un obstacle à l’établissement de notre empire sur toute la contrée qui s’étend depuis la province de Biên-Hoa jusqu’à Ca-Mau. Car c’est ce que l’avenir nous réserve si nous savons tirer parti de ce que nous venons de faire.
« …Aussi, ne saurais-je trop insister auprès de vous pour que toute idée de cession de territoire soit repoussée par l’Empereur, mais qu’on abandonne une part assez forte dans l’indemnité et qu’on stipule même certains avantages pour la transmission des dépêches, etc…
« Je regarde comme si important que nous soyons seuls en Cochinchine… »[4]
Effectivement la France ne tardera pas à être seule en Cochinchine ; son cosignataire du traité et allié malheureux ne se fera trop prier pour s’effacer et laisser ainsi à la France les mains libres au Viêt-Nam.
Ayant tacitement donné son « approbation » au project français, le cabinet espagnol, dans une desposition royaledu ministère des relations extérieures du 15 septembre 1863, manifestait à son commandant en chef et plénipotentiaire, le colonel Palanca y Gutierrez, que la Reine avait bien voulu accepter le traité, et qu’Elle était pleinement satisfaite du zèle et du patriotisme dont il avait fait preuve dans l’accomplissement de ses fonctions de délégué plénipotentiaire. Personellement, en audience privée accordée le 30 août au commandant Olabe, qui avait apporté de Saigon le traité, Isabelle II lui avait exprimé sa satisfaction pour cette heureuse conclusion de la guerre, et son amour pour les soldats, « qui ont été accompagnés à une si grande distance dans leurs victoires et dans leur souffrance par le coeur de la Reine ». [5]
De son côté, le colonel Carlos Palanca y Gutierrez, en soldat discipliné, écrivait :
« …Je n’ai pas l’intention de pénétrer les raisons particulières qu’eut le gouvernement de Sa Majesté de renoncer à l’acquisition d’un territoire de ce pays. C’est pourquoi je passe à la démonstration des avantages obtenus par le présent traité, pour lequel je dus m’en tenir aux instructions du 22 septembre 1861, et qui avaient modifié celles du 25 février 1860.
« En vertu de ces instructions, il m’était seulement possible d’exiger :
« 1) La protection des missionnaires et la liberté pour eux de s’établir dans l’Empire à l’endroit qui leur convient ;
« 2) L’indemnisation des dépenses ;
« 3) Des stipulations commerciales aussi avantageuses pour l’Espagne que pour la France.
« …La condition de l’article VIII aurait suffi pour que les armes espagnoles fussent retirées honorablement de la Cochinchine. Nos soldats y étaient allés pour venger le sang des martyrs, libérer les chrétiens de la persécution barbare qu’ils subissaient, planter la croix et fonder l’édifice de la religion chrétienne.
« Cela, et cela seulement fut le motif de l’expédition, cela ful le seul but que poursuivirent notre drapeau et nos soldats. Et ces buts si élevés atteints, car dans le royaume d’Annam restèrent la Croix, la Vérité et la véritable Civilisation… » [6]
C’est là, on le voit, un véritable plaidoyer, qui laisse à pensées critiques qu’avait reçues le plénipotentiaire, de la part de gens mal renseignés sur les efforts infructueux qu’il avait faits, durant toute l’expédition, pour que le commandement et les autorités de la France placent l’Espagne à sa vraie place, ne se contentant pas de lui faire tirer les marrons du feu et de la considérer comme quantité négligeable.
L’Espagne semble n’avoir eu aucune arrière-pensée en provoquant l’expédition, qui lui a donné de si maigres résultats ; elle pensait réellement qu’il ne s’agirait que d’une démonstration rapide d’intimidation, à laquelle l’obligeait son rôle de défenseur de la chrétienté ; elle ne prévoyait pas une campagne de plusieurs années avec occupation.
Depuis plus d’un siècle, l’Espagne s’enfonçait de plus en plus dans la prostration et la lassitude, en proie à la guerre civile, n’ayant de vagues sursauts que pour tenter de sauver le christianisme, car les prêtres étaient tout puissants à l’Escurial, où ils avaient sur les souverains un ascendant beaucoup plus fort que les ministres… La France pouvait donc, sans grand risque, négliger l’Espagne, et se borner à proposer un dédommagement problématique (puisqu’elle ne fit rien, au début, pour assurer le versement) pour la participation de son allié et le sang de ses soldats. Et l’Espagne s’en contenta.
Le 4 novembre 1862, l’ambassadeur d’Espagne à Paris écrit au ministre français des affaires étrangères :
« Le gouvernement de Sa Majesté Catholique n’a pas l’intention de faire valoir ses titres au partage des territoires cédés par le Roi d’Annam…
« …Abandonne ces territoires en faveur de la France… accepte en échange une compensation en numéraire.
« …Dépenses élevées à 9.500.000 francs ». [7]
En signant le traité de 1862, le gouvernement de Huê incline facilement à un compromis que ses propres sujets. En autorisant le culte catholique, en cédant à la France trois provinces, il a créé une situation difficile aux provinces méridionales maintenant coupées du territoire national.
Si cette acceptation avait été précipitée par la préoccupation de la rebellion de Ta-Van-Phung, compliquée d’un mouvement paysan au Tonkin, et la crainte de voir ce mouvement se généraliser, elle n’en bouleversait pas moins les sentiments du pays.
Le traité avait été fort mal accueilli de l’ensemble de Vietnamiens. Pour eux, la Cour de Huê, toujours incline au compromis, toujours passive, par ses hésitations, n’est bonne que pour une politique de soumission.
Quand, en février 1859, Rigault de Genouilly quitte Tourane, n’y laissant que des effectifs des plus faibles, naturellement incapables de la moindre offensive, les Vietnamiens qui, durant plusieurs mois, n’avaient eu aucune raison de diminuer leurs effectifs et bien au contraire pouvaient en amener de nouveaux de l’intérieur du pays, restent pratiquement inactifs. Ils avaient pu s’opposer victorieusement à l’avance de la totalité du corps franco-espagnol soutenu par la flotte, donc auraient pu très facilement, semble-t-il, balayer et rejeter à la mer les éléments insignifiants qui leur faisaient face. Au lieu de le faire, et même de le tenter, ils construisent des retranchements, font la guerre de tranchées pour gagner quelques mètres de terrain, et se contentent de harceler l’ennemi par des escarmouches.
Comment expliquer cette attitude ?
Au moment où les franco-espagnols occupent Tourane et Saigon, plusieurs partis s’atfrontent.
Trois courants d’idées dominent :
Le premier : le groupe Truong-Dang-Quê, Phan-Thanh-Gian, Luu-Luong ; en un mot le Conseil Secret (Co-Mât). Ils pensent que : « La guerre ne vaut pas la paix, cependant avant tout il faut bien se défendre pour pouvour négocier ensuite. Pour le moment, l’essentiel est de rester sur la défensive. Plus tard, on passera à l’offensive et on entamera les négociations ».
En résumé : Rester sur la défensive pour négocier.
Une grande majorité de hauts dignitaires de la Cour partage cette idée et croit aussi « qu’il faut maintenir la lutte, attendre que l’ennemi soit essouflé pour négocier ». Ce courant d’idée est du groupe Tran-Van-Trung, Chu-Phuc-Minh, Nguyên-Huu-Thanh, Lê Duc, Lâm-Duy-Hiêp, etc… que Tu-Duc approuve.
Le deuxième : une minorité de hauts dignitaires tels que Tô-Trân, Phan-Huu-Nghi, Trân-Van-Vi, Lê-Hiêu-Huu, Nguyên-Dang-Diên, Hô-Si-Thuân, est partisane de la guerre à outrance et de la politique offensive. Quoique cette politique ne soit suivie que par une minorité de dignitaires de la Cour, elle est complètement partagée par presque tous les gouverneurs des provinces de l’Empire et soutenue par tous les lettrés et paysans et le peuple en entier.
Le trosième : le parti de l’extrême-droite, représenté par Lê-Chi-Tin, Doan-Tho, Tôn-Thât-Thương, Tôn-Thât-Giao, Nguyên-Hao, est partisan de la paix négociée pure et simple.
Quand les Français évacuèrent Tourane et amenèrent le gros de leurs forces à Saigon, les partisans de la politique « Rester sur la défensive pour négocier » crurent avoir eu raison ; leur position à la Cour trouva consolidée ; ils pensèrent que tôt ou tard l’ennemi devrait abandonner la lutte. C’est la raison pour laquelle Nguyên-Tri-Phương, avec ses milliers de soldats, ses centaines de canons et ses fortifications solidement aménagées, hésitait à passer à la libération de Tourane, gardée par une poignée d’hommes alors que le gros des forces ennemies était envoyé à Saigon ou en Chine.
Dans la région de Saigon, le même raisonnement conduit à la même stagnation des opérations militaires.
Et la lutte continue avec les mêmes alternatives, en raison de cette obstination incompréhensible des dignitaires de Huê ; quand les franco-espagnols, se sentant en force, tentent une action offensive, ils s’assurent quelques gains par l’effet de la surprise, mais sont vite arrêtés ; attaques en Cochinchine, essai de retour à Tourane, au camp du Mirador ; en 1860, Nguyên-Tri-Phương va dans le Sud, réorganise l’armée, fait construire des fortifications, organise le blocus total de l’ennemi, le harcèle ; là aussi, les effectifs ennemis ont été reduits à un chiffre insignifiant, le gros ayant été envoyé en Chine. Et une fois encore, dans le Sud comme dans le Centre, l’armée vietnamienne se contentera de petites opérations, sans tarder la tâche, nullement au-dessus de ses forces, d’écraser cet ennemi impuissant. Les Français évacueront Tourane, en fait, parce qu’ils le veulent bien !
Le point de vue de la Cour de Huê était absolument erroné : si Page désirait négocier avec Tôn-Thât-Cap, envoyé de la Cour, ce n’était que pour obtenir une trêve ; il le prouve, dès la fin de la campagne de Chine, en concentrant de nouveau ses forces contre ceux avec lesquels il négociait.
Pendant la presque totalité de la campagne, la Cour de Huê tergiverse de la sorte, hésite devant l’envahisseur, laisse échapper toutes les occasions de se débarrasser de lui. Les Vietnamiens ne peuvent que regretter cette très grave lacune, dûe à des dissensions entre hauts dignitaires dont, cependant, ils ne suspectaient pas les sentiments patriotiques. Quand les Français reviennent en force à Saigon, mettant en déroute l’armée vietnamienne, ce sera trop tard pour Tu-Duc qui veut partir d’une position de force pour négocier dans de meilleures conditions. Ces controverses créeront une atmosphère d’inquiétude dans le pays.
Puis viendra de nouveau, de la Cour, une nouvelle politique de soumission, qui rappellera les temps maudits du siècle précédent.
Tu-Duc, qui n’a cessé de refuser la lutte armée au moment favorable, sollicite, le jour venu, le « rachat » des trois provinces cochinchinoises occupées par les Français, se mettent dans une position d’humilité qui rendra fort compréhensible le refus de la France. Lui aussi, dans l’Histoire, inscrit tristement son nom, dans l’immédiat, il perd la confiance de ses sujets, qui considèrent la Cour de Huê comme étrangère. On verra l’ensemble du pays : les lettrés, les notables, et le peuple, se dresser contre elle et les traîtres à la patrie.
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La population du Nam-Bô ne reconnait pas le traité que les Envoyés de Huê viennent de signer, à Saigon, avec la France et l’Espagne. Les plénipotentiaires de Tu-Duc, Phan-Thanh-Gian et Lâm-Duy-Hiêp, sont qualifiés de « traîtres à la patrie », la Cour de « mépriser le peuple » : « Phan, Lâm mãi-quốc, triều-đình khi dân ».
Si, en signant le traité de 1862, la Cour de Huê est défaitiste, le peuple vietnamien, lui, est profondément patriote. Dans ces vers du poète cochinchinois Phan-Van-Tri, qui traduisent l’état d’âme de cette population du Sud, en ces moments critiques, on retrouve, en même temps que des reproches véhémentes adressées aux autorités de Huê, un mélange de pleurs pour la patrie perdue et de résignation et le malheur qui leur frappe, mais aussi une ferme volonté de résistance contre l’envahisseur étranger :
« …Tan nhà căm nỗi câu ly-hận,
Cắt đất thương thay cuộc giảng-hòa !
Gió bụi đòi cơn xiêu ngã cỏ,
Ngậm cười hết nói nỗi quan ta. (…)
…Thà thua xuống Láng, xuống Bưng,
Kéo ra đầu giặc bởi chưng quân-thần ».
Tu-Duc n’a rien fait de concret pour venir en aide à ces habitants des provinces du Sud. Par contre, loin de communier avec ses sujets dans cette douloureuse épreuve, de se tourner vers eux, d’essayer de trouver, avec eux, un moyen efficace pour retrouvrer la patrie perdue, Tu-Duc se contente de s’enfermer dans sa citadelle bien à l’abri, de passer son temps à composer des poèmes, à publier des édits, surtout à dépenser les deniers publics dans des constructions stériles dont le Van-Niên, son tombeau, en est une parfaite illustration.
Abandonné par Tu-Duc et sa Cour, les habitants du Nam-Bô sont fermement décidés à lutter, seuls, pour sauvegarder l’intégrité du patrimoine national. Et le mouvement de la résistance va aller s’amplifiant sans cesse.
Pour le développement économique du Sud, Minh-Mang puis Tu-Duc avaient envoyé au Nam-Bô des colonies de peuplement. Des vagabonds, des errants, des pauvres, encadrés par des fonctionnaires spécialement affectés, constituaient des « dinh-điền » ou colonies agricoles. Des prisonniers de guerre, des bannis, des soldats, encadrés par des militaires, formaient des « đồn-điền » ou colonies militaires. Ces soldats laboureurs organisés par le maréchal Nguyên-Tri-Phương vers le milieu du XIX siècle, continuent, au Nam-Bô, la lutte contre les Français et ne sont dispersés que par la conquête complète de la Cochinchine.
La résistance avait continué ses activités avec les colons des « đôn-điên », avec huyên Toai, phu Cao, quan Dinh, quan Lich, quan Thanh, thiên-hô Duong, thu-khoa Huân, etc… On retrouvera ces mêmes chefs de la résistance après la signature du traité, jusqu’en 1873. Presque tous ont combattu avec beaucoup de courage et trouve une mort glorieuse.
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Nous venons de donner un léger aperçu de l’état d’esprit et des réactions, après le traité de 1862, des trois grands participants à l’expédition et au traité : la France, l’Espagne et le Viêt-Nam.
Il y en avait un quatrième, au moins aussi important, qu’il n’est pas possible de laisser dans l’ombre.
Le prétexte de l’expédition, c’étaient les missionnaires ; dans le traité, une bonne partie des articles se réfère aux missionnaires et à la liberté absolue qu’ils doivent avoir de propager le christianisme. Dans chacune des journées importantes, dans chacun des actes politiques – et, bien entendu, religieux – on voit, au premier plan, ou très actifs dans la coulisse, les missionnaires. Ils admettent qu’ils doivent être partout, qu’ils ont leur mot à dire partout, qu’on doit les placer au tout premier rang partout.
Effectivement, ils ont été dans toutes les complications, dans tous les raidissements entre la France et le Viêt-Nam.
Les missionnaires peuvent se trouver satisfaits du traité, par lequel toutes leurs exigences sont acceptées. Dans une Cochinchine devenue française, ils ont la certitude de pouvoir agir complètement à leur guise, de s’introduire dans le plus petit village, d’obtenir des quantités de conversions considérables, ayant les mains complètement libres.
Mais, si satisfaits soient-ils, presque immédiatement un premier scandale s’offre à leur intransigeance : l’amiral Bonard n’ose-t-il pas réorganiser l’administration, en supprimant les officiers français totalement ignorants des moeurs et coutumes du pays, des fonctions civiles, qu’ils étaient censés remplir depuis plusieurs années ? N’ose-t-il pas déclarer officiellement que les Vietnamiens eux-mêmes reprendront la direction de leurs affaires, seulement supervisées par les officiers des « Affaires indigènes » ? Bien plus, ne prétend-t-il pas, lui-même qu’il voulait une politique « confucéenne » ? Les missionnaires s’indignent. L’un de leurs porte-paroles, l’abbé Launay déclare :
« Bonard réorganisa l’enseignement des caractères chinois, et rétablit les anciens titres de docteurs et de licenciés, sans se demander s’il n'eût pas été meilleur d’éloigner les Annamites de tout ce qui pouvait les entretenir dans leurs idées nationales, et par conséquent antifrançaises ? » [8]
Pour eux donc, fidèles à leurs principes d’imposer leurs vues et de considérer comme inexistant ce qui avait force de rites avant leur arrivée, ils voient un risque pour leur œuvre d’évangélisation, et cela doit tout primer. Ce n’est plus la propagation de la religion et, sortant volontairement du cadre de leur vocation religieuse pour entrer dans celui de la politique, les missionnaires travaillent pour l’asservissement du peuple vietnamien, pour l’installation de leur religion, à l’exclusion de toute autre.
Les missionnaires admettent que leur place est partout, qu’ils sont habilités à s’occuper de tout, à donner ordres et conseils à tous. Ils se vouent au temporel autant qu’au sprirituel.
Nous avons vu un évêque, Pigneau de Béhaine, devenir l’envoyé plénipotentiaire d’un souverain mécréant, puis racoler des volontaires pour empêcher ce qu’il considérait comme la carence du gouvernement français, puis devenir lui-même combattant non pas même pour chasser l’Infidèle, mais pour placer sur le trône du Viêt-Nam un Infidèle de son choix !
Nous avons vu un missionnaire assez étrange, principalement grand voyageur le Père Huc, ne pas hésiter à s’adresser personnellement à Napoléon III pour lui rappeler qu’il y avait lieu pour la France de s’installer au Viêt-Nam. Or, il n’est pas inutile de souligner de nouveau que l’abbé Huc n’a jamais été au Viêt-Nam, et qu’il ne connaissait aucunement ce pays. Mais peu importe ; non seulement il se considérait comme tout à fait désigné pour en parler, mais, comme il était prêtre, sa démarche, qui, venant d’un autre n’aurait même pas été transmise à l’Empereur, a été considérée comme de la plus grande importance par le souverain.
Bien entendu, puisqu’un simple missionnaire se croyait apte à soumettre des idées politiques à l’Empereur, l’ensemble de ceux qui étaient au Viêt-Nam ne se faisaient pas faute d’importuner à tout propos les amiraux-gouverneurs.
Ceux-ci, dont les sentiments religieux ne faisaient aucun doute, avaient commencé par s’efforcer de vivre en excellents termes avec des compatriotes investis d’une si haute mission spirituelle ; et, aussi, ils avaient parfois tenté de les utiliser pour avoir des renseignements sur ce qui se passait à l’intérieur du pays, sur les dispositions des Vietnamiens, sur les mouvements divers, sur les ressources… Mais, le plus souvent, les indications étaient fort peu exactes, et, plus d’une fois, les amiraux avaient dû affirmer qu’ils ne pouvaient compter sur les missionnaires comme agents de renseignements à qui l’on pût faire foi.
Dans leur tâche de pacification, non seulement des amiraux-gouverneurs ne purent compter sur les missionnaires, mais bien souvent ils se plaignirent amèrement de leur comportement, et des difficultés apportées par eux aux autorités civiles et militaires.
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Dès le 25 décembre 1859, l’amiral Page écrivait au ministre de la Marine :
« …Au début de son règne, le roi Tu-Duc était très bien disposé à leur égard (des missionnaires) ; il avait même ordonné que pour des petites infractions à la loi, pour les petits délits, les mandarins des diverses localités se montrassent indulgents envers eux ; mais l’insolence des populations chrétiennes dirigées par les missionnaires était devenue telle que toute autorité des mandarins avait été méconnue, qu’elles se mettaient en révolte ouverte déclarant que des chrétiens ne pouvaient obéir à des sectateurs d’une autre religion (…)
« Le trouble était partout, ils enlevaient de force les enfants, des jeunes filles à leur famille pour les christianiser, par une suite d’actions et de réactions (je résume dans ces deux mots tout acte d’accusation), les missionnaires se trouvaient diriger ou couvrir de leur nom toutes ces révoltes ; ils se trouvaient mêlés forcément à toutes les sociétés secrètes organisées contre le souverain, même aux plus abominables ; la destruction de l’Etat et du pays était imminente sous une pareille influence (…)
« Pour maintenir l’ordre dans la ville de Saigon, j’ai dû créer une municipalité. Quelle a été ma surprise lorsque le lendemain les missionnaires sont venus me déclarer que les chrétiens annamites ne pouvaient pas obéir à une autorité païenne ; c’est leur mot !
« Quoi, pas même pour la police municipale ? Pour empêcher les voleurs et les vagabonds de mettre la ville au pillage ?
« Et je suis confus d’avouer à Votre Excellence que ces principes sont professés hautement par les missionnaires catholiques.
« Je n’ose vraiment ajouter d’autres détails qui me sont affirmés par des hommes dont la position de fortune est considérable dans ce pays ; je ne veux y croire que quand je serai forcé par l’évidence. Du reste, pas un Annamite catholique n’hésite à demander à s’enrôler comme soldat sous notre drapeau. Le roi païen de Cochinchine n’est pas leur roi !
« Votre Excellence comprendra sans doute maintenant comment et le Roi et les mandarins regardent les missionnaires catholiques comme des ennemis… » [9]
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Dans une autre lettre confidentielle du 24 juillet 1862, écrite au quartier-général de Saigon au ministre de la Marine, le successeur de Page, l’amiral Bonard, constate les mêmes errements :
« …C’est du côté des missionnaires que peuvent venir les plus sérieuses complications, si on ne se borne pas à leur assurer une juste protection et que, sous le prétexte de la religion, on les soutienne dans les menées politiques tendant à renverser gouvernement établi, menées dans lesquelles malheureusement beaucoup d’entre eux se sont trop souvent laissé entrainer et auxquelles tous sont loin d’avoir renoncé. Il serait dangereux de les soutenir dans une semblable voie, car ils deviendraient de véritables factieux, et non des martyrs religieux.
« Cette appréciation de ma part, Monsieur le Ministre, est basée sur les considérations suivantes :
« La guerre de Cochinchine, personne ne peut le nier, a été amenée en grande partie par les réclamations des missionnaires français et espagnols qui se plaignaient des persécutions injustes dont ils étaient l’objet de la part du gouvernement de Huê.
« Or, voici quels sont les constitutions de l’état d’esprit de ces religieux :
« La Cochinchine est partagée en divers diocèses dirigés chacun par un évêque ; tous ces prélats reçoivent peut-être, ce que j’ignore, une direction commune de la société centrale en Europe, mais chacun d’eux dans son diocèse, fait à peu près ce qu’il veut, et est très jaloux de la moindre immixtion de son voisin dans l’immense circonscription qu’il est censé gouverner spirituellement. Tous caressent l’idée de revenir au temps où l’évêque d’Adran était le véritable souverain de la Cochinchine, temps où rien ne se faisait que par ses conseils ou sa permission.
« Pour parvenir à ce but, voici quels moyens ils ont employé : Les uns et les autres ne trouvant pas que les successeurs de la dynastie de Gia-Long obtempérassent assez à leurs désirs, ont contesté la légitimité de ceux-ci et ont cherché à mettre en avant un candidat qui leur offrirait, s’il renversait la dynastie régnante, plus de garanties pour arriver à leurs fins.
« Le prétexte qu’invoque une partie d’entre eux pour établir l’usurpation est que Gia-Long a désigné pour lui succéder le second de ses fils au lieu du premier, mode parfaitement dans les usages de l’Extrême-Orient. Les missionnaires français de la Basse-Cochinchine étaient de cet avis. Ceux de la partie du royaume d’Annam, voisine de Huê, province intermédiaire entre le Tonkin proprement dit et la Cochinchine, allaient plus loin dans la contestation de la légitimité de la branche régnante : ils regardaient Gia-Long lui-même comme un usurpateur, et ont recherché un descendant de la dynastie des Lê, dont les rois, passés à l’état de rois fainéants, ont été détrônés par un de leurs maires du Palais.
« Je crois que les dominicains espagnols, encore plus ardents et exclusifs que les missionnaires français, se sont rattachés à ce parti.
« Un descendant vrai ou faux de la famille des Lê a été recueilli dans les couvents de Chine, et c’est après l’avoir macéré par des humiliations, après être allés jusqu’à lui faire remplir les fonctions de Portier de Couvent, que ces radicaux ecclésiastiques en font un candidat à la pourpre impériale, se croyant sûrs de l’influence qu’ils conserveront sur lui, s’ils réussissent dans leurs projets.
« Dans l’état actuel des choses et d’après les discours et faits de ces différentes catégories de missionnaires français de la Cochinchine française, ils tendent à se départir de leurs prétentions politiques, espérant que l’influence de notre occupation, de notre possession, quoique ne leur donnant pas le pouvoir absolu de l’évêque d’Adran, leur permettra d’exercer une assez grande prépondérance dont ils semblent se contenter pour le moment. On peut donc, avec de la fermeté et de la prudence, espérer les forcer à se tenir dans les limites raisonnables de l’influence à laquelle ils prétendent.
« Les missionnaires de la partie voisine de Huê sont loin d’approuver cette mesure de conciliation ; quelques uns s’y rallient mollement, mais la majorité, et par ses discordes, et par ses actions, tend à montrer qu’elle n’a pas abandonné ses idées radicales : l’évêque et quelques uns de ses collaborateurs les plus intelligents, cédant au conseil que je leur ai donné de ne rien précipiter, restent encore en Cochinchine et promettent d’agir avec prudence lorsqu’ils retourneront dans leur diocèse, par suite de l’affermissement de la paix.
« Mais les ardents sont partis, accompagnés de véritables bandits, faisant le signe de la croix : il peut surgir de là de graves difficultés si on n’agit pas avec la plus grande prudence dans la protection qu’ils ne manqueront certainement pas de réclamer à titre de Français ou de chrétiens lorsqu’ils auront été compromis dans des menées politiques malgré tous les conseils que je leur ai donnés.
« Quant aux dominicains espagnols qui occupent généralement le Haut-Tonkin, ils sont beaucoup plus ingouvernables : ardents et fanatiques au dernier degré, un assez grand nombre d’entre eux sortant des bandes de guérillas et de carlistes ayant abandonné l’Espagne, portant assez volontiers le sabre et le mousquet avec la croix, et sont mêlés et de coeur et de corps aux révoltes qui affligent le TonKin ».
Après avoir terminé cette dépêche, Bonard avait ajouté ce post-scriptum, insistant encore une fois auprès de son ministre sur les dangers que court la France en soutenant les missionnaires, et démontrant d’une manière éclatante les responsabilités de ces derniers au Viêt-Nam :
« P.S. – Je viens d’avoir de nouvelles informations que je m’empresse de vous transmettre : je prie en conséquence Votre Excellence de prendre en sérieuse considération les appréciations précédentes, car il ressort de plus en plus des actes et paroles des missionnaires de la Cochinchine qu’ils feront tous leurs efforts pour engager le gouvernement dans la voie funeste qu’ils poursuivent, le renversement du roi Tu-Duc.
« Malgré tous les avertissements que je leur ai donnés, bien que je les ai engagés à attendre les résolutions du gouvernement de l’Empereur au sujet de la ratification du traité de paix (5 juin 1862) et de ses conséquences, ils ne cessent d’envoyer du côté de Huê des émissaires animés des plus mauvaises intentions et du plus mauvais esprit.
« J’ai dû refuser péremptoirement de leur donner des passé-ports pour cette destination jusqu’à ce que j’aie reçu des ordres de France ; ils n’en ont tenu aucun compte, et probablement Votre Excellence recevra des plaintes à ce sujet, car ils sont partis en croisade malgré tous les conseils de prudence que je n'ai cessé de leur donner, et sans cacher leurs projets et le peu de cas qu’ils font des clauses du traité.
« C’est un danger que je saurais trop signaler à Votre Excellence, car si l’on ne se tient en garde contre les rapports de ces missionnaires, ils ne reculeront devant aucun moyen pour arriver à leur but en entrainant le gouvernement dans une voie funeste aux véritables intérêts de la France ». [10]
*
L’hostilité manifestée par les souverains, les mandarins et le peuple vietnamien ne vise pas l’idéal religieux quel qu’il soit, mais à l’esprit perturbateur et dominateur de ceux qui servent l’Eglise, elle se justifie par la lente détérioration de l’autorité de l’Etat et l’envahissement progressif du Viêt-Nam auxquels nous assistons et sa complète colonisation par la France. Les missions et le colonialisme vont de pair.
Au Conseil d’Etat, lors de sa séance du 22 mai 1804, Napoléon Ier a défini, en ces termes, le rôle joué par les missionnaires dans la colonisation :
« Mon intention est que la maison des Missions étrangères soit rétablie ; ces religieux me seront très utiles en Asie, en Afrique et en Amérique ; je les enverrai prendre des renseignements sur l’état du pays. Leur robe les protège et sert à couvrir des dessins politiques et commerciaux. Leur supérieur ne résidera plus à Rome, mais à Paris. Le clergé est satisfait et approuvé ce changement : je leur ferai un premier fonds de quinze mille francs de rente. On sait de quelle utilité ont été les lazaristes des Missions étrangères comme agents secrets de diplomatie en Chine, au Japon et dans toute l’Asie. Il y en a même en Afrique et dans le Syrie ; ils coûtent peu, sont respectés des barbares et, n’étant revêtus d’aucun caractère officiel, ils ne peuvent compromettre le gouvernement, ni lui occasionner des avanies ; le zèle religieux qui anime les prêtres leur fait entreprendre des travaux et braver des périls qui seraient au-dessus des forces d’un agent civil.
« Les missionnaires pourront servir mes vues de colonisation en Egypte et sur les côtes d’Afrique… » [11]
*
Quant à l’intrusion des missionnaires dans les affaires civiles et militaires de la France, une lettre de l’amiral Rigault de Genouilly, écrite de Tourane le 29 janvier 1859 au ministre de la Marine la dépeindra :
« …Ce que Votre Excellence aura de la peine à croire, c’est que cette expédition de Saigon, sollicitée il y a un mois par Mgr Pellerin, évêque de Biblos, venu ici sans autre caractère que celui d’interprête, a été de la part de ce prélat, dès qu’elle a été résolue, l’objet des attaques les plus violentes, des récriminations les plus vives.
« Capté par le Père Gaêntza, chef des dominicains espagnols (qui était l’aumônier supérieur des troupes espagnoles) qui, naturellement, ne rêve que le Tonkin et voudrait y promèner triomphalement le drapeau de l’Espagne, Monseigneur a prêché publiquement dans les carrés des officiers contre les projets du commandant en chef, contre ses vues, annonçant que je méconnaissais les intentions du gouvernement, qu’il était dépositaire de ses pensées, et que j’aurai à rendre compte de ma conduite.
« La situation se tendait tellement que j’étais sur le point de faire saisir Mgr Pellerin, de le faire conduire à Hong-Kong. Toutefois, avant d’en venir à un tel éclat, fâcheux pour une expédition dont le but est principalement religieux et qui aurait eu en France un grand retentissement, j’ai essayé de lui faire persuader, par les missionnaires ses collègues et par M. l’abbé Pelletier, aumônier de la division, qui jouit sur l’esprit de ce fougueux prélat d’un certain ascendant qu’il s’était rendu impossible et que ce qu’il avait de mieux à faire était de retourner à Hong-Kong. Après bien des débats sur sa prétendue mission politique, ces messieurs sont parvenus à vaincre sa résistance, et Mgr Pellerin est venu me demander lui-même de retourner à Hong-Kong.
« …Le départ annoncé de Mgr Pellerin a apaisé les tracasseries qui me venaient du colonel Lanzarote (commandant le corps expéditionnaire espagnol), et il a lieu de penser qu’elles étaient suscitées par l’esprit remuant et inquitè du Père Gaêntza qui, en réalité, menait Mgr Pellerin beaucoup plus qu’il n’était mené par lui.
« Votre Excellence a sous les yeux toutes les difficultés au milieu desquelles j’ai à me mouvoir… » [12]
Les Espagnols eux-mêmes signalèrent maintes fois l’exagération des actes des missionnaires.
Or, c’est Palanca lui-même qui, annonçant à son gouvernement la signature du traité de 1862, écrit au sujet des missionnaires :
« …(Le traité) accorde qu’on ne doit obliger personne à se faire chrétien (…)Parfois un acte de zèle a pu faire dépasser les limites de la modération… et a pu produire des conséquences lamentables qui ont entrainé des mesures violentes de la part du gouvernement annamite… Les missionnaires en Cochinchine passsent pour instigateurs des révoltes et sont considérés comme des agents politiques d’une dynastie qui aspire à la ruine de la dynastie régnante, et comme une menace à l’ordre public… Quelques missionnaires et évêques de Cochinchine prétendaient à des immunités et à des privilèges excessifs pour eux et pour les chrétiens du pays, et formulaient des prétentions dans lesquelles les intérêts politiques se confondaient avec ceux du culte… » [13]
Les quelques documents que nous venons de citer, ont été choisis parmi nombre d’autres, parce qu’ils ne peuvent prêter à aucune suspicion de parti-pris ou de tendance antireligieuse. Ils sont parfaitement éloquents en eux-mêmes.
Les amiraux français de l’époque doivent avoir des sentiments qui les fassent admettre d’un gouvernement et de souverains dont l’esprit chrétien était notoire ; or chaque fois, c’est au ministre dont ils dépendent qu’ils font part, en termes des plus nets, de leur désapprobation.
Il est presque inconcevable de supposer qu’un colonel de l’armée de Sa Majesté Catholique, qui, plus tard, devait être promu maréchal, donc jouissant de la totale confiance de la Cour, pouvait oser, même en mesurant ses termes et en voilant le plus pudiquement possible ce qu’il avait à reprocher, dans une dépêche officielle adressée à un membre du gouvernement, adresser des reproches à des prêtres espagnols !
Jusqu’ici, en parlant de ces missionnaires au Viêt-Nam, la plupart des historiens et écrivains occidentaux les ont présentés comme victimes de la redoubtale fureur des souverains et mandarins ; beaucoup d’entre eux sont tombés en « martyrs ». On se garde bien de dire la vérité ; personne n’a révélé ce qu’ils ont fait de répréhensifs et sous quels chefs d’accusation la justice vietnamienne les fait tomber à juste titre.
Minh-Mang, Thiêu-Tri, Tu-Duc et leurs gouvernements ne se trompent donc pas s’ils souscrivent aux paroles de Lamartine qui déclarait le 3 août 1844 : « Dans ma pensée, je vois la prospérité de toute espèce de congrégation, funeste, dangereuse, ruineuse pour la nation et la famille ». Ils ont aussi raison de conclure avec Guizot : « L’Etat doit être laïque », ou avec Cavour : « L’Etat doit être libre ». C’est le seul moyen efficace pour arriver à l’émancipation du peuple vietnamien.
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[1] Traité de Versailles du 28 novembre 1787, signé par Mgr. Pigneau de Bébaine, évêque d’Adran, au nom de Nguyên phuc Anh, avec le comte de Montmorin, représentant Louis XVI.
[2] « Correspondance de Cochinchine », Tome VI, pp. 130 à 147. Archives du ministère de la France-d’Outremer, Paris.
[3] « Mémoires & Documenta Asie », Tome 28, p. 85. Archives du ministère des affaires étrangères, Paris.
[4] « Mémoires & Documents Asie », Tome 28, pp. 89-90.
[5] Documents diplomatiques espagnols. Ministère des relations extérieures, Madrid. (Ces documents ne sont pas classes, aussi nous ne pouvons pas donner les côtes).
[6] Carlos Palanca y Gutierrez, « Réséna historica de la expédición de Cochinchina », Madrid, 1869, p.152.
[7] « Mémoires & Documents Aise », Tome 28, pp. 151 à 154.
[8] Cité par J. Chesneaux, « Contribution à l’histoire de la nation viêtnamienne », Paris, 1955, p.115.
[9] « Mémoires & Documents Asie », Tome 27, pp. 426 à 434 (Document inédit). (Les mots sont soulignés dans le texte original).
[10] « Mémoires & Documents Asie », Tome 28, pp. 85 à 88 (Documents inédit)
[11] « Opinions de Napoléon », par le baron Pelet, Paris 1833.
[12] Archives Nationales, Paris ; Série BB4, Vol. 769.
[13] Documents diplomatiques espagnols, Madrid.